Un paradoxe maistrien de plus ? Joseph de Maistre égérie des Libéraux, (pp. 67-104)

Résumé : Pour le sens commun, entretenu par un lectorat très typé, Joseph de Maistre représente bien évidemment l’apôtre de la Contre-Révolution la plus intransigeante. Au risque du poncif puisqu’avec lui peut être plus nettement encore qu’avec tout autre polémiste de pareille envergure, se pose le problème de la réception d’une œuvre paradoxale, à travers laquelle d’aucuns s’emploient depuis près de deux siècles avec une belle obstination à reconnaître l’une des sources homogène, flagrante, de théories politiques ou d’idéologies totalitaires parmi les moins recommandables. Parmi d’autres, ces dernières années, le politiste Jean Zaganiaris s’est fort heureusement astreint à l’exercice de dénonciation de telles lectures systématiquement partiales ou biaisées du corpus maistrien. Dans essai publié en 2005 il s’efforce même de rappeler comment le Maistre apparemment figé à jamais dans cette sombre posture a cependant pu être étonnamment associé à de tout autres courants de pensée, jadis, y compris de manière incidente et fugace. Il s’y attache notamment à reconstituer l’argumentaire de nos jours totalement tombé dans l’oubli visant, par exemple, à reconnaître en Joseph de Maistre non seulement un précurseur de certaines idées libérales mais aussi, avec des arguments discutables et de ce fait assez peu convaincants, de certaines propositions politiques revendiquées avec constance depuis près de deux siècles par la tradition républicaine accommodée à la mode française et parlementaire. Maistre libéral ? Vraie fausse révélation pour celui que nombre de biographes ont souvent surnommé le Montesquieu savoyard afin de rendre compte avec justesse de la posture intellectuelle, au cours d’une morne première partie d’existence de notable provincial, selon ses propres dires. Il convient pourtant d’être clair : Maistre n’est pas et n’a jamais été libéral au sens aujourd’hui parlementaire et connoté du terme. Pas plus avant 1789 qu’après ! Quand bien même il incarne sa vie durant une espèce de prototype de penseur des Lumières en magistrat éclairé dédaigneux de cet amas d’institutions d’un autre âge, issues de « lois gothiques » parasitant le fonctionnement idoine des monarchies d’Ancien Régime. Si Joseph de Maistre devient un temps la fugace égérie de militants libéraux, ce n’est donc que très indirectement, ainsi que l’a fort bien compris Jean Zaganiaris. Au surplus dans le contexte très particulier de la dissolution dans l’acide corrosif du Risorgimento, au milieu du XIXe siècle, de ce Royaume de Sardaigne dont il fut au-delà du raisonnable un serviteur fidèle et loyal, aux heures pénibles de l’exil. Curieusement, celui qui a entretenu sa vie durant des rapports particulièrement complexes — pour ne pas dire ambigus — avec son prince, voire avec sa contrée natale d’un duché de Savoie plus excentré que jamais à l’Ouest des Alpes au sein des possessions sardes dites de « Terre ferme », le cœur d’Etats de Savoie en sursis depuis 1815 et de plus en plus déroutants dans leur facture ou, tout au moins, leur logique géopolitique révélatrice de l’Ancien Régime, devient en effet sur le tard la soudaine coqueluche des courtisans ou affidés de la figure incontournable du personnel gouvernemental turinois, au cours de la décennie 1850-1860, en la personne haute en couleur du Comte Benso Camillo di Cavour. Se fondant sur la correspondance de nature diplomatique officielle, de très loin la part la plus méconnue de l’œuvre maistrienne, cette poignée de jeunes gens proposent ainsi une lecture iconoclaste de « vieux papiers » de prime abord sans grands liens, il faut le reconnaître, avec la somme devenue classique de la production spéculative légitimement passée à la postérité. C’est sur cet épisode oublié, longtemps oblitéré par la confiscation anhistorique d’un Joseph de Maistre désincarné, presque éthéré par la vénération partiale de ses dévots lecteurs de la droite légitimiste du XIXe siècle puis par son héritière nationaliste d’Entre-deux-Guerres, principalement en France, qu’il convient cependant de revenir à l’heure où, à la célébration du cent cinquantième anniversaire en Savoie de la disparition des Etats éponymes répond, sur l’autre versant des Alpes occidentales, celle de l’Unità italiana. Sans prétendre évidemment concurrencer la globalité d’une analyse éclairante à plus d’un titre, puisse ainsi le cadre monographique limité de cette étude parvenir à enrichir le propos imprécis de Jean Zaganiaris sur ce point, en dépit de son mérite d’avoir exhumé, loin de ces considérations anniversaires transalpines, le débat suscité il y a cent cinquante ans par l’interprétation polémique d’un pan toujours aussi sous-estimé de la prose maistrienne.
Type de document :
Communication dans un congrès
Michael Kohlhauer. Joseph de Maistre : un penseur de son temps et du nôtre, Jun 2009, Moscou, Russie. Editions de l'Université de Savoie, pp.231, 2012, Joseph de Maistre : Un penseur de son temps et du nôtre. Actes du colloque de Moscou des 19-20 juin 2009
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Bruno Berthier. Un paradoxe maistrien de plus ? Joseph de Maistre égérie des Libéraux, (pp. 67-104). Michael Kohlhauer. Joseph de Maistre : un penseur de son temps et du nôtre, Jun 2009, Moscou, Russie. Editions de l'Université de Savoie, pp.231, 2012, Joseph de Maistre : Un penseur de son temps et du nôtre. Actes du colloque de Moscou des 19-20 juin 2009. 〈hal-00416722〉

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